Syrie : face à l’offensive turque, les Kurdes acculés à de mauvaises options
Les combattants kurdes du « canton » d’Afrin dans le nord-ouest de la Syrie ont beau résister avec bravoure à l’offensive militaire lancée par la Turquie depuis le 20 janvier, les options qui s’offrent à eux paraissent sombres : abdiquer devant la puissance de feu d’Ankara ou céder le contrôle d’Afrin au régime syrien.
Déçue par l’alignement des Kurdes sur Washington, qui leur promet de former 30 000 hommes pour garder leurs frontières, la Russie joue un implacable jeu d’échecs. En donnant son blanc-seing à Ankara, Moscou cherche à écarter encore plus la Turquie de son allié américain tout en utilisant la pression militaire turque sur ses ex-alliés kurdes, acculés, qui n’auraient d’autre choix que de revenir dans le giron de Moscou, et donc de Damas.
Bachar el-Assad n’est pas pressé de voler au secours des Kurdes, qui selon Damas, paient le prix de leurs accointances mal calculées avec les Américains.
Pour les Kurdes, le danger c’est d’être contraint de venir quémander un sauvetage syro-russe dont le prix serait un renoncement à leurs aspirations autonomistes. Des contacts auraient déjà été pris avec Damas. Les Kurdes seraient prêts à laisser le régime syrien poser le drapeau pour défendre la frontière avec la Turquie, mais ils ne voudraient pas pour autant renoncer à tous les acquis engrangés depuis cinq ans bientôt qu’ils jouissent d’une semi autonomie dans leur « Rojava » du nord. En clair, ils ne veulent pas revenir à l’avant-2012. Mais auront-ils une marge pour négocier ?
Le président turc, Tayyip Recep Erdogan, parait décidé à une « éradication » du projet kurde. Non seulement dans le canton enclavé d’Afrine, à forte concentration kurde où se concentrent les combats jusqu’à maintenant, mais au-delà plus à l’est vers la frontière irakienne dans les « cantons » de Kobané et de Jaziré, où vivent de nombreux Arabes.
Erdogan renoncera-t-il à aller reconquérir Manbij, à 100 km à l’est d’Afrine où sont déployés des soldats américains ? Pas sûr. Les messages envoyés par Ankara trahissent une dangereuse détermination, alors que 200 soldats
américains sont déployés autour de Manbij. « Les Turcs peuvent rentrer à Manbij et les troupes américaines leur tourner le dos sans que les deux s’affrontent », minimise un expert qui rentre de Manbij.
En bombardant massivement les casernes des militaires du PYD, la branche locale du PKK, classé « terroriste » par Ankara, Erdogan veut « casser » le projet kurde dans le nord de la Syrie. Il ne fait aucun doute que des rebelles islamistes syriens avancent aux côtés des forces turques. Le double jeu turc est une fois de plus patent, six mois après avoir bénéficié de la passivité des djihadistes de l’ex-branche locale d’Al Qaida quand ceux-ci ont escorté les troupes turques qui se déployaient au sud d’Afrine dans le cadre d’un accord de désescalade conclu par Ankara avec Moscou et Téhéran, les autres acteurs du conflit syrien.
Embarrassés, les Occidentaux ferment les yeux. La France, par exemple, a besoin de la Turquie pour empêcher le retour de ses djihadistes dans l’Hexagone. Et dans ce domaine, comme l’a déclaré le président Emmanuel Macron en recevant récemment Erdogan à Paris, « la coopération antiterroriste » avec Ankara est « exemplaire ». Quitte à nous obliger à mesurer nos critiques de l’offensive turque contre les Kurdes syriens, qui sont pourtant nos alliés dans la guerre contre Daech. Nul doute qu’Ankara profite de ce faisceau de contraintes pour avancer ses pions. Quitte à s’enliser dans le chaos syrien. C’est probablement la moins mauvaise option qui s’offre, aujourd’hui, aux Kurdes.